Articles pour octobre 2010

Pèlerinage nordique

publié le 25 octobre 2010, dans la catégorie Nouvelles, par Jean St-Hilaire, aucun commentaire

La croisière tire à sa fin. En cette mi-juillet chagrine, nous accostons au petit matin à Bergen pour une courte et dernière escale avant de regagner l’Angleterre. La ville et son saisissant écrin naturel pâlissent à peine sous la pluie, qui est plutôt la règle que l’exception dans l’ancienne cité hanséatique.
Tout repu que je sois des époustouflants paysages de la côte norvégienne, la tristesse m’envahit. La bonne chère et la mollesse de la vie à bord ont, chaque jour un peu plus, semé en moi la culpabilité. La croisière vend du dépaysement, son négoce est le rêve formaté, standardisé, pas l’ascèse culturelle du pèlerin. J’avais entrepris ce voyage avec une certaine idée héroïque de la Norvège, idée nourrie de sagas médiévales, de visions de romanciers, de dramaturges et de grands skieurs de fond, et de musique. De musique surtout. Faute de mieux, je me suis joué intérieurement du Grieg : le poignant Chant de Solveig, le frais et cristallin Matin et le distillat de pure nostalgie de Dernier printemps repassent en boucle. Aux moments d’exaltation, à la vue d’une énième chute sublime par exemple, je crois voir ce fanfaron de Peer Gynt dévaler l’escarpement prodigieux du fjord… La croisière vend du dépaysement contrôlé, son négoce est le rêve formaté et standardisé, ça plus que la libre ascèse culturelle du pèlerin.
Pourtant, des pèlerins, il s’en cache sur notre ville flottante. Les voici qui font cortège sous la flotte vers la couple d’autocars qui les emporteront en banlieue, à dix kilomètres du port. Destination : Troldhaugen, la Bulle aux trolls, où Edvard Grieg (1843-1907) a vécu ses 22 dernières années. Norvégiens et mélomanes y vont avec non moins de ferveur que d’autres accourent 400 km plus au nord, à Trondheim, à la merveilleuse cathédrale de Nidaros, le site de pèlerinage le plus fréquenté de Scandinavie. Au passage, dans un parc du centre-ville, nous saluons Grieg et le violoniste Ole Bull, des fils de Bergen perpétués dans le bronze, face à face. Le temps manquant, nous «snobons» Henrik Ibsen et à Ludvig Holberg (le Molière norvégien), statufiés eux aussi, tout près.
Troldhaugen est un monument national devenu lieu de récollection. Sur une pointe rocheuse boisée surplombant un lac idyllique qui se décharge dans un fjord tout près, un musée, la coquette villa de Grieg, la tombe où il repose avec sa femme (la cantatrice Nina Hagerup) et une salle de concert blottie contre la pente, avec une toiture végétalisée qui descend en cascade vers le lac. Près de la rive, la cabane où le compositeur se réfugiait pour travailler. Et près de l’entrée de la salle, où nous entendrons un récital d’œuvres pour piano de Grieg d’un excellent niveau, sa statue grandeur nature. La fière chevelure léonine et la moustache nietzschéenne de Grieg ne nous illusionnent pas longtemps quant à sa taille, qui était modeste. Le Chopin norvégien mesurait 1m52 (5 pieds)…
Je vous raconte tout ça pour rappeler que ce géant de la mélodie, cette icône toujours vivante de la Norvège n’a pas toujours eu la vie facile. Il a souvent connu le doute, rencontré beaucoup de scepticisme sur les chemins de la création et de la postérité. «Il n’est rien, il n’a rien et il compose une musique que personne ne veut entendre», aurait dit de lui sa future belle-maman…
Grieg a percé en transcendant son éducation musicale danoise et allemande. Il a trouvé pleinement son style dès lors qu’il a fait confiance à la tradition musicale populaire de son pays. Avec d’autres créateurs, les aînés Kjerulf (compositeur) et Bjørnson (romancier et dramaturge, Nobel de littérature en 1903), et son jeune ami Rikard Nordraak (compositeur), il a fondé le mouvement Euterpe pour encourager les jeunes artistes à trouver leur propre voix du nord et promouvoir la création musicale scandinave. Nordraak ayant été emporté par la tuberculose à 24 ans, non sans avoir donné à la Norvège son hymne national, Grieg s’est retrouvé porteur premier de la cause. Il l’a défendu avec ardeur. Et avec succès, ne serait-ce que par le seul exemple de son œuvre qui lui a attiré assez tôt, avant même Peer Gynt (1876), une reconnaissance universelle. Et cette gloire, il se l’est forgé pour l’essentiel loin des métropoles. Bergen ne comptait guère plus de 50 000 âmes quand Grieg s’est installé dans son havre de Troldhaugen, en 1885. Le génie n’a pas de frontières. Il germe là où le talent est tenace. La où on l’attend à bras ouverts lui offre le meilleur terreau.

À la jeunesse.

publié le 11 octobre 2010, dans la catégorie Nouvelles, par Christian, aucun commentaire

À la jeunesse :
Laissez-nous, devant vos efforts à être vous-même, perplexes et pantois.
La plus belle chose qui puisse vous arriver est sûrement que nous ne comprenions rien à ce que vous faites mais que nous en ressentions violemment la cohérence indéchiffrable à nos esprits vieillissants.
Le sentiment de certitude à être devant quelque chose qui tient mais qui nous échappe et que face à celle-ci nous nous sentions passés date.
Faites voler en éclats nos certitudes.
Libérez-vous de la dictature de la pensé unique.
Créez avec le sentiment d’être libre, de faire voir le monde tel que vous le percevez.
Et par dessus tout, je vous en prie, ne nous prenez pas par la main.
Au contraire, jetez-nous au centre d’un monde qui nous est étranger et que nous n’arrivons plus à voir avec nos yeux repus.
Vous seuls pouvez vous affranchir des idées reçues et des banalités de notre monde consensuel dans lequel on vous invite de force à entrer.
N’ayez pas peur de nous ennuyer.
C’est nous qui avons tort.
Qui ne savons plus ni voir ni écouter.
Mais craignez plus que tout d’être la demie de vous-même en voulant nous plaire à tout prix.
Cherchez la logique de votre temps.
Et abattez là.

Christian Lapointe