Articles pour novembre 2010

Rebut Total

publié le 7 novembre 2010, dans la catégorie Nouvelles, par Christian, aucun commentaire

REBUT TOTAL

Enfants de la planète Terre, pauvres ou riches, de la découverte du feu jusqu'à aujourd'hui restés
obnubilés par la question du progrès par besoin de confort et de sécurité, par désir de pouvoir et
de prospérité et autres nécessités.
   Petit caillou flottant depuis quelque temps quelque part dans l'univers, dont l'infini donne
le vertige ; là, depuis toujours seul lieu habité ? Pendant que meurent de faim les moins nantis, on
cherche, en vain, ailleurs là-haut, une autre forme de vie. Nous inventâmes Dieu, ne pouvant
supporter l'incompréhension quant aux raisons de notre existence ici-bas.
   Un grand peuple divisé par la foi, le savoir et les richesses de la terre. Tenu dans
l'ignorance (par les dirigeants de ce monde) des faits réels et dans l'ignorance tout court, vivant
les yeux fermés, préférant ne pas reconnaître la quasi-fatalité du peu qu'on nous laisse voir du
gouffre vers lequel cette « croissance » économique (seul vrai Dieu, adulé dans une foi aveugle)
nous a menés et nous mènera.
   Grand peuple issu d'un monde mercantile, peuplé de gens assoiffés de sang, s'entretuant
ou laissant leurs semblables mourir de faim au nom de la liberté et de la démocratie, de la peur et
du mépris, héritiers des querelles ancestrales. Nos écoles sont presque des prisons où plutôt que
de nous apprendre à penser, on nous apprend à produire. Où plutôt que de nous apprendre à
réinventer de nouvelles façons de vivre, on nous apprend à vivre dans le rang, à ne rien changer, à
percevoir le monde et ses mécanismes comme d'immuables rouages.
   Grand peuple qui se reproduit dans la fatigue du corps et de l'esprit quelque part dans
cette petite Voie lactée et qui semble attendre qu'un ennemi arrive du cosmos pour se rallier, ne
s'étant pas encore perçu comme frères et soeurs, préférant faire semblant de ne pas voir que sans
l'union des nations, le petit caillou sur lequel nous nous tenons est un gigantesque bouton de
détonation.
   Notre destin sera-t-il à jamais soufflé en poussière dans l'espace infini de l'univers ou
enseveli sous une grande nappe de débris ?
   Des révolutions, chaque fois, redonnent espoir que nous nous en sortirons.
   Des esprits indomptables se frappent contre la médiocrité.
   Au fil des siècles, des luttes se sont faites pour la préservation du bien commun.
   Chaque victoire pour le Devenir semble suivie d'une défaite donnant une victoire de plus
aux exploitants.
   Nous vivons de plus en plus fermés les uns aux autres. Les frontières qui s'ouvraient se
referment sans cesse. Nos dirigeants se serrent la main entre eux comme ils le font avec les
directeurs de multinationales lors des voyages fastes où ils négocient les pots-de-vin donnant
accès aux ressources de leur pays, laissant à ces compagnies le pouvoir de les extraire jusqu'à
épuisement. Les exceptions existent. Elles se font rares mais salvatrices.
   L'art, lui, quand il existe encore, donne la nausée aux apôtres du kitsch. Les poncifs de la
rentabilité économique massacrent la beauté dès qu'elle se pointe le bout du nez.
   Il est grand temps qu'un choc immense nous réveille. Que la soif de justice et d'équité
s'infiltre partout. Que nous réapprenions à lire les écrits qui cherchent à bâtir un monde d'espoir
et d'humanité.
   Osons croire que le langage nous permet encore d'éveiller les consciences, d'être le lien
qui nous donne la chance de s'unir et de communiquer. Osons croire qu'avec le langage nous
dirons tout ce qui doit être dit, au risque d'y laisser nos vies dans l'espoir de sauver celles de nos
petits-enfants, de faire de la lumière dans la noirceur de notre époque dominée par
l'abrutissement des nations au profit des pompeurs de goudron.
   Les questions que nous posons rendent peut-être trouble l'eau qu'encore nous pouvons
boire, mais elles soulèvent la boue qui s'accumule au fond de la marre.
   Que sont devenus nos rêves ?
   Le vertige s'empare de nos esprits quand nous voyons disparaître les horizons de
l'ouverture au profit de la bêtise.
   Le cynisme tente de se loger en nous, nous empêchant ainsi d'agir et de construire un
monde de paix et d'égalité.
   Nous demandons unilatéralement l'utilisation unique d'énergies propres, l'interdiction de
brûler du pétrole et la démilitarisation complète de l'ensemble de la planète.
   Des milliards de fois nous creusons notre tombe sous le couvert de la productivité.
   Peu importe le Dieu pour qui l'on se bat, jamais il ne pourra sauver l'humanité de sa
propre capacité à s'enfoncer dans le bourbier qu'elle a engendré.
   Ne laissons pas la peur nous dicter comment agir.
   Pour que jamais l'on n'oublie ce contre quoi l'on se bat, j'énumère ici ce que l'on tente en
vain de nous faire croire :

la croissance économique est essentielle à toute prospérité
ce que pense le plus grand nombre est assurément la vérité
nous sommes en guerre pour construire la paix
que ce n'est plus au nom de Dieu que coule le sang — jusqu'à nous faire croire
qu'il ne se nomme pas Argent
qu'il est impossible de changer le monde
qu'il vaut mieux se fabriquer un petit confort pour tout oublier
que nous ne sommes pas du bétail numéroté
que la poésie est une perte de temps
que la beauté a un prix, qu'elle se quantifie et qu'elle se vend
que l'espéranto était une utopie vouée à l'échec
que l'ignorance et la pauvreté ne sont pas les meilleurs alliés pour faire régner la
peur qui permet aux dirigeants de notre monde, élus et non élus, de faire ce que
bon leur semble.

De l'envie de crier à tue-tête en marchant dans les rues nous passons aux désirs de nous
laisser mourir par millions devant tous les Parlements de la planète.
   Il faudrait que nos corps soient faits de verre pour que nous éclations en mille miettes à
chaque geste immonde qui se déploie devant nos yeux à tout moment : cagoule de fer sur nos
têtes de désensibilisés (pourquoi restons-nous muets devant toutes les horreurs quotidiennes qui
se dévoilent à nos yeux et à nos oreilles ? pourquoi restons-nous sans mot devant la centaine de
millions de gens tués par génocide depuis 1945 ? pourquoi restons-nous stoïques face à la
corruption, aux régimes de terreur, aux dictatures de la pensée unique ?). Il est difficile de ne pas
être effrayé par le clonage et les manipulations génétiques.
   Après le désir de se laisser mourir vient le besoin de ressusciter les morts.
   Nous croyons que l'humanité peut sauver ce qui lui reste d'humain. Nos efforts ne sont
jamais inutiles ni vaniteux.
   À partir d'aujourd'hui nous croyons que l'acte poétique est une force constructrice
d'équité, que les générations à venir se réapproprieront doucement tout en refusant de se faire
assimiler par la disparition de la pensée et contaminer par la bêtise.
   À partir d'aujourd'hui nous ne laisserons pas notre soif de justice et de beauté se faire
piétiner jusqu'à nous laisser sans espoir, ne pouvant plus supporter d'être rabroués par les
idéalistes d'un temps passé :

révolutionnaires d'une tranquillité à fabriquer, une « social-démocratie » dont les
fondements aujourd'hui s'effondrent
ralliant la jeunesse de toutes les nations à forcer les plus grands patrons de ce monde à
écouter ce que les enfants de demain auront à dire.

   Nous ne laisserons pas la fatalité nous défaire de notre détermination à rebâtir un monde
que nous croyons encore possible de sauver de la noyade.
   Avoir envie de vomir devant la cruauté, le mensonge, la dégradation, la consommation à
outrance, la logique de la productivité, devant la mise en marché de tout et surtout celle de la
chair humaine, devant le fossé entre les riches et les pauvres, devant les aberrations incessantes
qui meublent le quotidien de l'ensemble de la population mondiale.
   Avoir envie de vomir devant notre capacité à nous mentir à nous-mêmes, devant notre
paresse infinie et notre désir de confort qui affame le reste de l'humanité.
   Et relever nos manches devant le désastre !
   Nous ne nous illusionnons pas, mais nous savons qu'atteindre notre objectif sera
périlleux.
   Il n'y a pas de secret.
   Nous faisons le monde à l'image de ce que nous sommes.
   Il est grand temps que nous nous reconnaissions comme faisant tous partie d'une seule et
même civilisation.
   Chrétiens, juifs et musulmans se partagent la même morbide déité.
   Leur monothéisme saccage encore les droits et libertés. Qu'en ferons-nous ? Des frères de
foi dépassant leurs frontières pour devenir frères des disciples des autres croyances ?
   Acceptons l'imprécision de la connaissance de notre origine première, de notre devenir
posthume et mettons-nous d'accord. Évinçons toute forme de suprématie dogmatique et ne
laissons plus la terre être dirigée par quelques centaines de milliardaires.
   Ils n'ont rien à faire du bien commun.
   Depuis la fin de la guerre froide fait rage la troisième guerre mondiale, emportant dans
son mouvement toute forme de liberté possible et imaginable.
   Elle fait rage chaque jour et notre état cadavérique est tel que nous n'avons plus ni d'yeux
ni d'oreilles pour en témoigner.
Notre décomposition qui veut s'achever en ce début de XXIe siècle est de l'engrais à
désensibiliser.
   Notre formidable docilité, qui s'achève en ce nouveau millénaire du règne de la
dévaluation de la vie humaine, fera encore plus de victimes : enfants soldats, enfants travailleurs,
enfants esclaves sexuels arrachés à leur candeur pour bâtir nos valeurs d'accélérations
économiques.
   L'écartèlement aura-t-il une fin ?

*

   La torpeur dans laquelle nous plonge le productivisme laisse la jeunesse du monde entier
dans un silence complice et sans rémission qu'il nous faut briser à l'aide d'un grand fracas, et ce,
d'est en ouest et du nord au sud. Il nous faut atteindre les tonalités d'un chant des plus stridents
pour nous sortir de l'engourdissement que provoque ce silence.
   Sans quoi nous craignons que ce silence atteigne des sommets insoupçonnés et que son
paroxysme nous rende muets à jamais.
   La limite du silence dans lequel la jeunesse du monde entier est confinée depuis trois
décennies a d'abord pris forme à la suite de l'épanouissement de la laïcisation qui a rapidement
laissé place à la désacralisation de tout. Rapidement, tout absolu a dû être quantifié et Dieu,
malgré tout, est resté pour tout justifier, les morts et les blessés. La dégradation s'est terminée en
dehors de la laïcité sans besoin de quelques émotions véritables : vision irrationnelle du gavage
d'idioties et de banalités de la plus grande strate de la population mondiale pour garder le pouvoir
d'écrire l'histoire et donc ce que l'on percevra comme étant la vérité.

   La réduction de la pensée se répand rapidement à toutes les classes sociales : le
nivellement par le bas est édifié.
   La foi, au sens religieux du terme, quand elle existe au coeur des individus, est souvent la
source d'une violence qui prétend racheter les jours d'après. Les vrais rapports au sacré, de ce
que veut dire vivre sur terre et regarder le ciel, disparaissent.
   Au plus bas, on évide de son sens l'ensemble des véritables éléments spirituels de la vie
terrestre au profit du profit, et si Dieu existe encore c'est surtout parce qu'il est coté en bourse.
   L'indignation liée à notre impossibilité de communiquer est remplacée par la valorisation
et la standardisation de l'individualité.
   Les « progrès » émanant de nos méthodes nous limitent plus qu'ils nous libèrent. La
décadence charcute tant l'amour et sa nécessité : nous n'attendons plus la désintégration de la
planète. Elle nous semble si achevée que nous restons dans une inaction complète à regarder
l'eau et l'air se changer en d'amers poisons. Notre savoir, pour l'instant, ne nous donne plus de
moyen, il nous pousse à investiguer vers des horizons qui restreignent notre devenir. Notre
« raison » a permis la destruction du seul et unique monde que nous avions. Si elle fut perdue, il
est grand temps de retrouver notre unité !
   L'écartèlement entre les puissances psychiques et les puissances raisonnantes est
maintenant bien au-delà de son paroxysme.
   La dérive, engendrée par le tiers de la population du globe qui pense à maigrir,
irrationnellement nourri, provoque la dépolitisation complète des masses et le retour des guerres
de religion, allant jusqu'à nous désensibiliser par-delà notre inconscient même, permettant à la
foule de s'émouvoir au point de s'ancrer dans une loupe manichéenne.
   La population mondiale mourant dans le capitalisme sauvage ne pourra pas renaître sans
les outils de la foi véritable (insoumise à quelque dogme religieux que ce soit) : l'Humilité devant
les forces vives de la nature.
   La progression de l'impuissance collective jusqu'à l'inertie individuelle dans la plus
parfaite désensibilisation a effrité l'unique paroi de l'humaine sensation déjà essoufflée par la
connaissance concrète avec laquelle l'humanité se dévoile, pour recracher mal à l'aise les déchets
résiduels de ses « victoires ».
   Les rapports de cause à effet des deux premières guerres mondiales furent visibles,
palpables, et ces guerres furent le point de départ de l'ensemble de cet état de fait qui va bien audelà
de ce que l'on nomme l'absurdité. La troisième guerre semble non seulement irrémédiable
mais elle est aussi partout, dans chacun de nos gestes. Il nous faut encore croire que l'on peut
frôler l'heure E des dernières espérances, des derniers élans de lucidité, des éternelles luttes pour
le bien commun.
   Mais déjà un continent de plastique flotte dans le Pacifique. Allons-nous rester voraces,
repus, aveugles et sourds ?
   Si oui, nous nous embourberons pour de bon dans notre propre merde.
   Qu'est devenu ce soi-disant espoir collectif ?
   Comment exiger de nous-mêmes une union qui soit montrée à la face du monde, qui
cherche à croire en ce qui pourrait encore rester d'avenir collectif, puisque exceptionnellement
notre lucidité existe encore.
   Le trésor bien ordinaire qu'il nous reste, jamais conquis mais toujours emprunté, pourrit
au fond de la marre. On croirait que les poètes ont vendu leur âme. Le pouvoir qu'il nous reste se
quantifie à la violence qu'ont nos détracteurs à nous défoncer à coups de poing, à coups de pied,
à coups de phrases puériles aux fondements futiles et sans splendeur (pourquoi font‐ils comme
si Sade et Lautréamont n'avaient jamais existé ?).
   Ce butin fut violé et esquinté par l'ensemble de ce qui nous reste de société. Jusqu'à
maintenant, il est si corrompu qu'il semble n'en rester rien. Il fut dénaturé par la société du
spectacle. Les tenants de celle-ci s'en emparèrent, avides de détruire toute nécessité que le bien
commun puisse ordonner.
   Quel est notre devoir ?
   Reprendre contact avec ce qui reste de notre société néantiste. Recycler les rebuts que sont
devenus les corps et les esprits de nos semblables et de nous-mêmes. Rebuts que sont nos yeux
toujours incapables de voir le scandale quotidien. Rebut que ce théâtre bien pensant d'un autre
genre, nous laissant croire qu'il est humain puisque cathartique et capable de nous émouvoir
bêtement. Rebut qu'est notre bouche — vous avez réussi à nous laisser un espace (et il disparaît)
où nous pouvons, semble-t-il, prendre la parole, mais tout ce que l'on y dit, même lorsqu'on le
crie, meurt sans avoir été réellement entendu par qui que ce soit. Rebut qu'est cette petite gloire
du spectacle et du loisir qui laisse l'ensemble de la population dans l'indifférence, le déshonneur :
gloire tout à fait consciente et servile de son pouvoir d'abrutissement. Rebut qu'est cette soidisant
raison, arme de la majorité bien pensante aux néfastes intentions. Rompons les rangs !

QUE RESTE-T-IL DE LA MAGIE ? DES MYSTÈRES OBJECTIFS ?
DE L'AMOUR ?
DES NÉCESSITÉS ?

   Dans le rebut total nous voulons imposer notre pensée implacable aux irresponsables pour
que l'inaction et le désintéressement ne puissent plus être chez le lecteur, en espérant qu'il est
encore possible de passer de l'état de morts-vivants à celui de nouveau-nés.
   Nous appelons à la passion véritable et voulons abattre la dynamique de la fuite.
   Si nous ne prenons pas l'entière responsabilité du présent, il n'y aura pas de demain. Ce
déploiement irrationnel, puisqu'il est devenu difficile d'aller de l'avant, ne demande qu'à pouvoir
faire du présent autre chose qu'un enfer à venir.
   Bien que nos passions soient encore spontanées, pour qu'elles continuent de façonner quoi
que ce soit il faut nécessairement qu'un futur possible ne soit pas qu'une utopie mais qu'il soit
aussi une réalité.
   Le futur qui semble nous être réservé est difficile à accepter avec la mort qu'il pourrait
charrier, et ceux qui l'engendrent font presque de leurs gestes un dogme sacré. Déjà, nous sentons
le prix que nous aurons à payer pour l'inaction d'hier et le silence du jour d'hui.
   Ce n'est pas innocent, mais c'est certainement malsain de ne pas considérer ce que les
êtres humains font de leur histoire, et d'un angle réducteur préférer ne pas voir les défauts
perceptibles de l'être humain dans son comportement tant dans le passé qu'au présent. Certes, ces
défauts sont perçus par nos chercheurs les plus bienveillants, mais les recommandations que nous
font ceux-ci sont automatiquement, ou presque, rejetées sous le couvert des
« nécessités profondes » de la croissance économique chaque fois qu'un être humain assoiffé de
pouvoir est en position de le faire ; chaque fois que l'humain s'entête à rester une bête des temps
anciens. Redéfinissons-nous en regard de notre époque.
   Débutons la résurrection d'un possible futur en agissant dans le présent et en ne niant pas
le passé.
   Il nous faut nous engager hier à être à la hauteur de ce que sont les nécessités à accomplir
aujourd'hui pour qu'un demain soit encore possible. Le pire est que nous savons que demain sera
ce que nous prévoyons qu'il soit si nous ne changeons pas les actions qui hier et aujourd'hui
ont créé, créent et créeront toujours des conséquences désastreuses pour notre planète.
   Nous nous devons d'être bien plus que soucieux si nous voulons que demain soit.

Vers le grand dérèglement

   La faiblesse d'une grande partie de la majorité est de nous ignorer et lorsqu'elle daigne
nous considérer, non seulement elle ne reconnaît pas les sacrifices que nous faisons et notre
lucidité, mais en plus elle nous perçoit comme des être oisifs, et ce qui lui semble être nos excès
est de vivre à même ce qu'elle nomme la sueur de son front. Or, notre ardeur à l'ouvrage est sans
borne, les bénéfices papier que nous en tirons sont plus que minces, nous ne nous laissons pas
abattre par nos inquiétudes et, non, le peu qu'il nous reste de temps à la fin de chaque jour ne se
termine pas en divertissement nocturne ayant comme seul but de nous faire oublier cette même
journée. Nous sommes constamment en quête d'espoirs nouveaux et d'amour, non par habitude
mais par nécessité.
Nous ne sommes ni des amis du régime ni des révolutionnaires (nous n'avons pas d'armes
à feu, nous n'avons que les mots et il semble qu'aujourd'hui écouter est un mot qui ne figure plus
sur la liste des verbes qu'il faille apprendre à conjuguer), mais oui, nous sommes réellement
révoltés et si pour l'instant nous paraissons seulement nommer ce qui est, notre désir véritable est
que le monde change.
   Nous parlons ou écrivons en pensant que vous êtes à même de nous comprendre.
   Nous ne croyons pas aux divisions du peuple : élite/prolétariat et intellectuels/manuels.
   Par contre, règne encore et toujours et plus que jamais la division entre les exploitants et
les exploités.
   Ne nous prêtez pas d'intention que vous ne sauriez articuler en notre présence. Nous ne
sommes pas naïfs et les gens au pouvoir le savent. Nous ne sommes pas vraiment du même
monde et les changements que nous désirons impliquent qu'ils divergent de leur vision
hégémonique.
   Où sont, au sein des rouages de l'État, ces gens dévoués à la cause du bien commun ? La
corruption règne même dans les sociétés les plus avancées. La nôtre ni faisant surtout pas
exception. Nous avons dépassé le plus grand excès de l'exploitation.
   Et il n'y a toujours pas de salut suivant cet excès.
   Et nous faisons partie intégrante de ce festin.
   Nul ne peut en refuser le partage.
   Sans l'union des peuples et des nations, à nous tous la décadence comme seul repas de
noces ; à nous tous la certitude globale des effets de notre inaction dans ce rebut total.
   (C'est de leur propre chef que plusieurs dirigeants de la planète continuent à nourrir la
décadence, à encourager la corruption et à polluer notre unique patrie, la Terre, au nom de la
richesse des exploitants. Notre connaissance historique est depuis longtemps assez aigüe pour
nous permettre de savoir que sans un changement de cap radical la façon dont individuellement et
collectivement nous vivons, nos facultés et nos ressources émotives ne seront que d'une très
infime utilité. Au risque de nous faire traiter de pessimistes, ou que sais-je encore, nous affirmons
que si nous ne faisons rien de signifiant, nous verrons bientôt la fin de la civilisation humaine.
Déjà la Terre semble s'impatienter de nous voir disparaître.)
   Les gens au pouvoir sont assurément prêts à nous laisser un espace pour qu'il nous soit
possible de nous exprimer. Nous pouvons même parler contre eux. Liberté d'expression. Mais ce
qui reste de cet espace d'expression est soumis à la censure la plus pernicieuse : celle de nos
« semblables », nos « collègues ». Ceux-ci, souvent effrayés par nos éclairs de lucidité, par notre
franchise et par notre déploiement de formes et de dires (qu'ils nomment radicaux), ne nous
laissent que trop peu de fois prendre le porte-voix de manière aisée.
   Il nous faut donc prendre parole en une forme de sacrifice et déployer des énergies
innommables pour pouvoir nous faire entendre. Aux yeux de la majorité, nous ne semblons pas
différents de ceux aux visières rabattues et aux oreilles bouchées qui profitent de la fortune.
   Cependant, nous sommes, oui, sans malice et encore spontanés, et bien que tout nous
pousse vers cette destination, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour ne pas devenir
cyniques.

*

Des gens peu enclins à nous aimer disent de nos oeuvres qu'elles sont parfois sombres,
inaccessibles, trop longues, voire incompréhensibles. Nous avons ainsi le sentiment profond
qu'ils sont dans l'incapacité d'écouter et de voir autrement que de cette façon banale, convenue,
admise et dictée par le plus grand nombre, et qu'ils n'ont toujours pas compris que nous
témoignons du monde et qu'il est donc de notre devoir de le faire voir tel qu'il est.
   Si nous demandons d'écouter autrement, ce n'est pas par plaisir cruel que nous le faisons.
Nous connaissons l'incapacité à renouveler les façons de voir et d'entendre qu'ont les entreprises
culturelles ayant comme fonction unique de divertir et surtout de générer du profit. Dans le futur,
nous nous opposerons de plus en plus à la fabrication de l'art comme marchandise.
   Nous croyons ce texte assez clair pour que l'on nous comprenne et pour faire voir que par
le passé, il n'en fut pas autrement.
   Bien que notre art soit collectif, nous déplorons l'individualisme qui en résulte et nous
ressentons violemment, oui, le besoin de nous unir à ceux qui, comme nous, cherchent sans
compromis l'absolu sur des routes exigeantes et non défrichées, dans un élan d'innocence et de
sincérité ; libérés du besoin de plaire au plus grand nombre et de faire consensus à tout prix.
   Et que ferons-nous éclater ?
   Bien que nous paraissions seuls et indécis, nous sommes au contraire nombreux à vouloir
abattre les frontières.
   Mais un terrible savoir nous pèse sur l'esprit : des secrets anciens que même la mémoire
ne peut préserver et dont nous sommes dépositaires. Eux aussi furent autrefois le bien de la
collectivité.
   Formes obscures, elles exigent une humilité constante face au déploiement de leurs forces
et au dévoilement du sens qu'elles transportent. Elles forcent à l'abandon et à la contemplation,
qualités d'un autre temps et d'un autre monde.
   Ce savoir est notre capacité et notre besoin d'ordonner, de transposer et de
métamorphoser l'espace et le temps. Il est indomptable. Nous croyons qu'il est essentiel qu'il
traverse les époques et qu'il reste ainsi, des siècles durant, une des façons les plus probantes de
faire valoir la valeur de la vie humaine.
   Que ceux qui se reconnaissent pleinement se fassent connaître et qu'ils se joignent à nous
et ne restent plus seuls.
   Nous ne voyons pas de fin car nous avons peine à entrevoir le début des changements,
mais il est certain que nos chaînes ne se déferont pas dans l'acte imprévu et individuel. C'est dans
la cohérence des gestes collectifs que nous sauverons le bien commun.
   Il n'y a pas d'attente, il n'y a que de l'action collective pour la préservation du bien
commun, et nous savons que nous ne serons pas encouragés et qu'il nous faudra sans crainte nous
frapper à la bêtise et à la médiocrité, mais parfois, oui, sans que jamais il ne soit question de
paresse, nous chercherons un peu de repos pour le corps et l'esprit dans le but de pouvoir
continuer, traversés par toutes les émotions qu'un être humain puisse se donner à vivre, notre
quête sensée et irrépressible pour la suite du monde et par là même, celle de la véritable beauté

Christian Lapointe

Hanna Abd El Nour, Sylvio Arriola, Alexandra Badea, Geneviève Billette, Evelyne de la
Chenelière, Renée Gagnon, Emma Haché, Susanna Hood, Dario Larouche, Franz Schurch,
Emmanuel Schwartz, Mani Soleymanlou, Dave St-Pierre, Alexander Wilson, Jacob Wren