Articles pour février 2011

Faire comme si

publié le 1 février 2011, dans la catégorie Nouvelles, par Christian, aucun commentaire

Il était une fois un enfant.

Dès son plus jeune âge, il se révolta contre ses parents.

L’enfant avait à peine commencé à parler qu’il revendiquait son droit à être différent.

D’exposer au grand jour sa différence.

Que celle-ci ne soit plus une source de honte, mais qu’elle devienne au contraire une source de fierté.

Alors, l’enfant dans sa révolte s’est mis à porter pleinement cette différence qu’était la sienne.

Et puis…

Et puis tranquillement, une fois l’enfant devenu adulte, sa révolte se transforma en une nouvelle forme de pensée unilatérale créant un système omniprésent qui se révéla, avec le temps, être tout aussi dogmatique que le système précédant.

*

En 1970, dans la préface de Wouf Wouf de Sauvageau, Jean-Claude Germain écrit : « … une question qui est, à mon avis, primordiale : pourquoi depuis plus de vingt ans, auteurs et directeurs de théâtre ont-ils choisi, avec la complicité du public, d’identifier la réalité québécoise et ce, presque exclusivement, à une forme théâtrale aussi restreinte que le réalisme ou si l’on veut, le naturalisme des Gélinas, Loranger, Dufresne et Dubé ? Comment expliquer le fait que pendant ces dernières vingt ans, le réalisme théâtral québécois c’est à dire la forme, n’ait pas été remis en question, même si le contenu des pièces variait avec les auteurs ? Existe-t-il une relation entre ce monolithisme formel et le monolithisme politique qui correspond à la même époque? N’est-il pas également symptomatique que la vérité du réalisme demeure incontestée pendant les années de la très « contestable » Révolution tranquille ? »

La dictature du réalisme, dont Germain semble exaspéré d’avoir vu durer déjà 20 ans au moment où il écrit ces mots en 70, continue donc de régner et oui, depuis maintenant plus de soixante ans.

Le mot réaliste est, il faut le dire, bien travesti. Notons au passage que le mouvement réaliste fut un mouvement artistique radical que le théâtre a assimilé vers la fin du 19ième et au début du 20ième siècle. Celui-ci s’opposait entre autre au lyrisme du romantisme. Rappelons aussi qu’à l’époque le mot réaliste voulait dire jouer comme si  nous n’étions pas au théâtre : aucune projection de la voix, jouer de dos au besoin, etc. Ce qui revient à dire qu’au-delà de la quatrième rangée de bancs il devait même être difficile de saisir ce qui pouvait être dit sur scène.

Mais ce n’est pas de ce réalisme là dont parle Germain, et la dictature qu’il évoque dure toujours, mais je la renommerais et je lui donnerais le nom plus actuel de télévisisme.

Oui certes, Germain dit de cette dictature qu’elle a lieu en complicité avec le public.

Vrai.

Mais comment le public peut-il vouloir autre chose s’il ne connaît presque rien d’autre puisqu’on lui sert plus ou moins le même plat depuis 60 ans et que l’idée qu’il se fait probablement de tout ce qui est autre est modelée par des présupposés péjoratifs que le dogme en place impute à tout ce qui diffère de lui.

En effet, au Québec, depuis que nous nous sommes révoltés contre le théâtre français et que nous avons commencé à jouer dans notre propre langue, toute incarnation qui s’éloigne de ce niveau de jeu pseudo réaliste convenu comme étant le niveau de jeu « juste » (devenu aujourd’hui ce que j’appelle le télévisisme), tout ce qui s’en éloigne, finira généralement par être taxé de formaliste et aura du mal à pouvoir se faire identifier ici comme véritable théâtre québécois.

De plus, on accuse rapidement ces soi-disant « formalistes » d’être dogmatiques, d’être fermés d’esprit et d’exécrer tout ce qui ne ressemble pas à leur propre pratique, ce qui est faux. Ceux-ci sont en général ouverts à toutes les diverses formes qui s’éloignent du mode de jeu convenu et en les taxant de bornés la majorité qui vit dans le mouvement consensuel prouve bien que c’est elle qui embrasse un dogme, celui de ce fameux « réalisme », et qu’elle se ferme à toutes les autres pratiques. Et c’est par là même qu’elle se place au-devant de la nef dans la course à la fermeture d’esprit !

S’il est un renversement à opérer c’est bien au sein de nos propres pratiques.

S’il est une guerre à faire, c’est envers nous-mêmes.

Il faut questionner le jeu.

Redéfinir à chaque fois ce que veut dire jouer.

Fabriquer une œuvre en continu dont chaque pièce fait écho avec ses précédentes et celles à venir et ainsi élaborer des langages théâtraux pour chacune d’entre elles, puisqu’elles sont uniques et qu’elles devraient toujours générer de nouvelles façons de faire et aider alors à redéfinir et renommer ce que veut dire jouer (bien que la recherche au sein d’une même œuvre mène inévitablement à des recoupements et c’est cela qui permet à une démarche inusitée de grandir et de se déployer, de surgir et de se modifier, d’éblouir et parfois aussi de rebuter).

Mais ici, il semble que l’on soit peu enclin à récompenser la rigueur intellectuelle et les avancées artistiques. On préfère les statistiques. Et au fond, c’est vrai, pourquoi défricher de nouvelles avenues ? Car il apparaît que ce que vous faites importe peu. Tant que les statistiques disent que ce que vous faites se vend et qu’on vous l’achète, on continuera de vous appuyer. Et cela ne risque pas de changer.

Oh mais n’allez pas croire que je sois amer ou déçu. Il n’en est rien. L’amertume vient à celui qui vit enchaîné et pour être déçu il fallait d’abord avoir cru au conte de fées.

Cependant oui, je me réjouirais que nos gouvernements nous étonnent.

Mais si nous ne nous réinventons pas, si nous restons pris dans notre carcan, pourquoi eux le feraient-ils ?

Pourquoi nous étonneraient-ils ?

Et pourquoi demander de l’argent, faire de la politique et du lobby auprès des instances gouvernementales si les pratiques de ceux qui font les requêtes sont en général comme ce que l’on retrouve au petit écran et n’ont comme valeur ajoutée que la qualité d’être live ?

Ça ne m’apparaît pas suffisant.

Attendre après l’argent des bailleurs de fonds est synonyme de mort rapide. Endosser leurs demandes de rentabilité à l’américaine est synonyme de mort lente des véritables pratiques artistiques.

Que nous reste-t-il ?

S’avouer notre quasi incapacité à embrasser les grands mouvements contemporains et relever nos manches, car il y a beaucoup de travail à abattre pour nous mettre à jour et partager le foisonnement de formes actuelles du théâtre d’art avec notre assistance vieillissante et notre nouveau public à rallier qui a fait et qui fera son éducation sexuelle à coup d’ultraporno haute vitesse et qui ne demande qu’à s’en faire mettre plein la gueule.

N’allez pas non plus croire que je sois contre la tradition.

La tradition véritable nous permet de nous positionner en regard de notre époque et tout ce qui est vraiment de notre époque l’est en rapport avec la tradition.

Le télévisisme n’entretient cependant aucun lien avec la tradition. La tradition n’a rien à voir avec le dogme qui sévit encore, qui sévit même après qu’eu vu le jour, ici chez nous, le plus radical des radicaux; Claude Gauvreau et son langage exploréen.

La tradition offre à voir et à penser tous ces élans de réinvention de la roue.

D’ailleurs, à ce sujet, Tchekov n’était pas un auteur réaliste.

Il était à la limite d’être un auteur symboliste.

De mon point de vue, peut importe dans quel courant authentique il s’inscrit, l’art me paraît toujours comme une façon probante de nommer le monde, de le faire voir tel qu’il est sous une loupe qui pointe avec plus de précision que ne le fait l’information médiatique.

Mais le télévisisme n’est ni un courant ni un mouvement artistique et la preuve est que simplement en ajustant le niveau de lyrisme qu’on lui accole, il vous permet, comme ça tout bonnement, de passer de Tremblay à Racine, de Pinter à Shakespeare, de Virginie à Euripide etc.

Le télévisisme n’est que le fait du non questionnement, du pris pour acquis, du convenue et de l’admis.

Le théâtre est, je crois de mon humble avis, ce malentendu qui opère entre la scène et la salle et qui génère une poétique faisant sonner et résonner fort ce que tous entendaient déjà sûrement en sourdine mais que la plupart avait tout simplement préféré ignorer. Pratiqué avec rigueur et justesse il s’infiltre partout; dans l’intime, le social, le politique, etc.

Mais qu’est-ce que la rigueur ? Et qu’est-ce que jouer juste ?

Quand j’étais plus jeune quelqu’un m’a suggéré ce qu’était probablement la grande différence entre un acteur professionnel et un comédien amateur : à différence du professionnel qui fait pour vrai, l’amateur lui fait semblant.

Il est vain de vouloir changer le monde si tu n’arrives pas d’abord à te changer toi-même.

Inutile est ta révolte si elle n’est que l’envie de mordre la main véreuse qui te nourrissait et dans laquelle tu mangeais avidement autrefois.

Ta « désobéissance » est factice si celle-ci se fait contre ce que tu continuerais volontiers à embrasser.

Bref, si elle n’est au fond que le désir de cracher sur un pain empoisonné dont tu raffolais et que tu as finit par détester uniquement parce qu’on te l’a enlevé de la bouche.

L’engagement véritable se fait d’abord de soi à soi.

Comme artiste, il est futile de vouloir te révolter si cette révolte n’est pas au cœur même de ta propre pratique artistique.

Par contre c’est vrai, vous avez raison, il est plus facile de faire « comme si ».

N’est-ce pas le propre de ce que l’on nous a appris ?

Et de toute façon comme le dit Guy Debord :

« Dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »

S’il est un principe en place à renverser c’est bien celui-ci: arrêtons de faire « comme si » et commençons à faire vraiment.

Il ne me reste qu’à vous dire merci du fond du cœur d’avoir écouté ces mots, qu’à vous confirmer en public la même et ancestrale promesse de dévouement que chaque artiste authentique, au quotidien, se fait à lui-même, dans le silence.

Il me reste aussi à vous raconter une histoire, l’histoire d’un autre enfant qui avait toujours fait « comme si » mais qui un jour eut fini par atteindre l’âge de raison.

C’est alors qu’un véritable choix s’offrait à lui: allait-il continuer de faire semblant ou allait-il, de ses parents, enfin brûler la maison ?

Christian Lapointe