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Faire comme si

publié le 1 février 2011, dans la catégorie Nouvelles, par Christian, aucun commentaire

Il était une fois un enfant.

Dès son plus jeune âge, il se révolta contre ses parents.

L’enfant avait à peine commencé à parler qu’il revendiquait son droit à être différent.

D’exposer au grand jour sa différence.

Que celle-ci ne soit plus une source de honte, mais qu’elle devienne au contraire une source de fierté.

Alors, l’enfant dans sa révolte s’est mis à porter pleinement cette différence qu’était la sienne.

Et puis…

Et puis tranquillement, une fois l’enfant devenu adulte, sa révolte se transforma en une nouvelle forme de pensée unilatérale créant un système omniprésent qui se révéla, avec le temps, être tout aussi dogmatique que le système précédant.

*

En 1970, dans la préface de Wouf Wouf de Sauvageau, Jean-Claude Germain écrit : « … une question qui est, à mon avis, primordiale : pourquoi depuis plus de vingt ans, auteurs et directeurs de théâtre ont-ils choisi, avec la complicité du public, d’identifier la réalité québécoise et ce, presque exclusivement, à une forme théâtrale aussi restreinte que le réalisme ou si l’on veut, le naturalisme des Gélinas, Loranger, Dufresne et Dubé ? Comment expliquer le fait que pendant ces dernières vingt ans, le réalisme théâtral québécois c’est à dire la forme, n’ait pas été remis en question, même si le contenu des pièces variait avec les auteurs ? Existe-t-il une relation entre ce monolithisme formel et le monolithisme politique qui correspond à la même époque? N’est-il pas également symptomatique que la vérité du réalisme demeure incontestée pendant les années de la très « contestable » Révolution tranquille ? »

La dictature du réalisme, dont Germain semble exaspéré d’avoir vu durer déjà 20 ans au moment où il écrit ces mots en 70, continue donc de régner et oui, depuis maintenant plus de soixante ans.

Le mot réaliste est, il faut le dire, bien travesti. Notons au passage que le mouvement réaliste fut un mouvement artistique radical que le théâtre a assimilé vers la fin du 19ième et au début du 20ième siècle. Celui-ci s’opposait entre autre au lyrisme du romantisme. Rappelons aussi qu’à l’époque le mot réaliste voulait dire jouer comme si  nous n’étions pas au théâtre : aucune projection de la voix, jouer de dos au besoin, etc. Ce qui revient à dire qu’au-delà de la quatrième rangée de bancs il devait même être difficile de saisir ce qui pouvait être dit sur scène.

Mais ce n’est pas de ce réalisme là dont parle Germain, et la dictature qu’il évoque dure toujours, mais je la renommerais et je lui donnerais le nom plus actuel de télévisisme.

Oui certes, Germain dit de cette dictature qu’elle a lieu en complicité avec le public.

Vrai.

Mais comment le public peut-il vouloir autre chose s’il ne connaît presque rien d’autre puisqu’on lui sert plus ou moins le même plat depuis 60 ans et que l’idée qu’il se fait probablement de tout ce qui est autre est modelée par des présupposés péjoratifs que le dogme en place impute à tout ce qui diffère de lui.

En effet, au Québec, depuis que nous nous sommes révoltés contre le théâtre français et que nous avons commencé à jouer dans notre propre langue, toute incarnation qui s’éloigne de ce niveau de jeu pseudo réaliste convenu comme étant le niveau de jeu « juste » (devenu aujourd’hui ce que j’appelle le télévisisme), tout ce qui s’en éloigne, finira généralement par être taxé de formaliste et aura du mal à pouvoir se faire identifier ici comme véritable théâtre québécois.

De plus, on accuse rapidement ces soi-disant « formalistes » d’être dogmatiques, d’être fermés d’esprit et d’exécrer tout ce qui ne ressemble pas à leur propre pratique, ce qui est faux. Ceux-ci sont en général ouverts à toutes les diverses formes qui s’éloignent du mode de jeu convenu et en les taxant de bornés la majorité qui vit dans le mouvement consensuel prouve bien que c’est elle qui embrasse un dogme, celui de ce fameux « réalisme », et qu’elle se ferme à toutes les autres pratiques. Et c’est par là même qu’elle se place au-devant de la nef dans la course à la fermeture d’esprit !

S’il est un renversement à opérer c’est bien au sein de nos propres pratiques.

S’il est une guerre à faire, c’est envers nous-mêmes.

Il faut questionner le jeu.

Redéfinir à chaque fois ce que veut dire jouer.

Fabriquer une œuvre en continu dont chaque pièce fait écho avec ses précédentes et celles à venir et ainsi élaborer des langages théâtraux pour chacune d’entre elles, puisqu’elles sont uniques et qu’elles devraient toujours générer de nouvelles façons de faire et aider alors à redéfinir et renommer ce que veut dire jouer (bien que la recherche au sein d’une même œuvre mène inévitablement à des recoupements et c’est cela qui permet à une démarche inusitée de grandir et de se déployer, de surgir et de se modifier, d’éblouir et parfois aussi de rebuter).

Mais ici, il semble que l’on soit peu enclin à récompenser la rigueur intellectuelle et les avancées artistiques. On préfère les statistiques. Et au fond, c’est vrai, pourquoi défricher de nouvelles avenues ? Car il apparaît que ce que vous faites importe peu. Tant que les statistiques disent que ce que vous faites se vend et qu’on vous l’achète, on continuera de vous appuyer. Et cela ne risque pas de changer.

Oh mais n’allez pas croire que je sois amer ou déçu. Il n’en est rien. L’amertume vient à celui qui vit enchaîné et pour être déçu il fallait d’abord avoir cru au conte de fées.

Cependant oui, je me réjouirais que nos gouvernements nous étonnent.

Mais si nous ne nous réinventons pas, si nous restons pris dans notre carcan, pourquoi eux le feraient-ils ?

Pourquoi nous étonneraient-ils ?

Et pourquoi demander de l’argent, faire de la politique et du lobby auprès des instances gouvernementales si les pratiques de ceux qui font les requêtes sont en général comme ce que l’on retrouve au petit écran et n’ont comme valeur ajoutée que la qualité d’être live ?

Ça ne m’apparaît pas suffisant.

Attendre après l’argent des bailleurs de fonds est synonyme de mort rapide. Endosser leurs demandes de rentabilité à l’américaine est synonyme de mort lente des véritables pratiques artistiques.

Que nous reste-t-il ?

S’avouer notre quasi incapacité à embrasser les grands mouvements contemporains et relever nos manches, car il y a beaucoup de travail à abattre pour nous mettre à jour et partager le foisonnement de formes actuelles du théâtre d’art avec notre assistance vieillissante et notre nouveau public à rallier qui a fait et qui fera son éducation sexuelle à coup d’ultraporno haute vitesse et qui ne demande qu’à s’en faire mettre plein la gueule.

N’allez pas non plus croire que je sois contre la tradition.

La tradition véritable nous permet de nous positionner en regard de notre époque et tout ce qui est vraiment de notre époque l’est en rapport avec la tradition.

Le télévisisme n’entretient cependant aucun lien avec la tradition. La tradition n’a rien à voir avec le dogme qui sévit encore, qui sévit même après qu’eu vu le jour, ici chez nous, le plus radical des radicaux; Claude Gauvreau et son langage exploréen.

La tradition offre à voir et à penser tous ces élans de réinvention de la roue.

D’ailleurs, à ce sujet, Tchekov n’était pas un auteur réaliste.

Il était à la limite d’être un auteur symboliste.

De mon point de vue, peut importe dans quel courant authentique il s’inscrit, l’art me paraît toujours comme une façon probante de nommer le monde, de le faire voir tel qu’il est sous une loupe qui pointe avec plus de précision que ne le fait l’information médiatique.

Mais le télévisisme n’est ni un courant ni un mouvement artistique et la preuve est que simplement en ajustant le niveau de lyrisme qu’on lui accole, il vous permet, comme ça tout bonnement, de passer de Tremblay à Racine, de Pinter à Shakespeare, de Virginie à Euripide etc.

Le télévisisme n’est que le fait du non questionnement, du pris pour acquis, du convenue et de l’admis.

Le théâtre est, je crois de mon humble avis, ce malentendu qui opère entre la scène et la salle et qui génère une poétique faisant sonner et résonner fort ce que tous entendaient déjà sûrement en sourdine mais que la plupart avait tout simplement préféré ignorer. Pratiqué avec rigueur et justesse il s’infiltre partout; dans l’intime, le social, le politique, etc.

Mais qu’est-ce que la rigueur ? Et qu’est-ce que jouer juste ?

Quand j’étais plus jeune quelqu’un m’a suggéré ce qu’était probablement la grande différence entre un acteur professionnel et un comédien amateur : à différence du professionnel qui fait pour vrai, l’amateur lui fait semblant.

Il est vain de vouloir changer le monde si tu n’arrives pas d’abord à te changer toi-même.

Inutile est ta révolte si elle n’est que l’envie de mordre la main véreuse qui te nourrissait et dans laquelle tu mangeais avidement autrefois.

Ta « désobéissance » est factice si celle-ci se fait contre ce que tu continuerais volontiers à embrasser.

Bref, si elle n’est au fond que le désir de cracher sur un pain empoisonné dont tu raffolais et que tu as finit par détester uniquement parce qu’on te l’a enlevé de la bouche.

L’engagement véritable se fait d’abord de soi à soi.

Comme artiste, il est futile de vouloir te révolter si cette révolte n’est pas au cœur même de ta propre pratique artistique.

Par contre c’est vrai, vous avez raison, il est plus facile de faire « comme si ».

N’est-ce pas le propre de ce que l’on nous a appris ?

Et de toute façon comme le dit Guy Debord :

« Dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »

S’il est un principe en place à renverser c’est bien celui-ci: arrêtons de faire « comme si » et commençons à faire vraiment.

Il ne me reste qu’à vous dire merci du fond du cœur d’avoir écouté ces mots, qu’à vous confirmer en public la même et ancestrale promesse de dévouement que chaque artiste authentique, au quotidien, se fait à lui-même, dans le silence.

Il me reste aussi à vous raconter une histoire, l’histoire d’un autre enfant qui avait toujours fait « comme si » mais qui un jour eut fini par atteindre l’âge de raison.

C’est alors qu’un véritable choix s’offrait à lui: allait-il continuer de faire semblant ou allait-il, de ses parents, enfin brûler la maison ?

Christian Lapointe

L’hiver dedans

publié le 29 janvier 2011, dans la catégorie Nouvelles, par Jean St-Hilaire, aucun commentaire

L’hiver dedans

Les Fêtes distraient. On se rencontre, on se tapisse la panse de douceurs, on malmène (sans remords) l’art des grands-parents, si bien qu’on diffère (avec remords) son second regard sur un petit Jésus de convention entraîné dans un petit monde en détresse…
Retour sur L‘hiver dedans, de Maryse Lapierre, bourse Première œuvre de Première Ovation pour 2010. Lue aux Impressions d’ici du Périscope, en décembre dernier, la pièce a ému. À raison car on y souffre avec fraîcheur, humour et intelligence. L’auteure est comédienne, ses dialogues coulent avec justesse, comme de source. Mais surtout, sa vision de l’intime se tisse finement au vague à l’âme de notre époque.
L’œuvre est une touchante étude de la peine d’amour, de la solitude et d’un certain sentiment du vide. La protagoniste en est une jeune femme hantée par sa rupture d’avec son amant, une séparation brusque qu’elle n’arrive pas à s’expliquer. En exil de l’amour donc, elle déménage dans un logement où elle a pour voisin de palier un ingénieur, spécialiste des ponts de son état, un gars très solitaire, et partant, malhabile à relier les rives humaines. Cet ours social a une mère aimante et un peu couveuse, elle aussi habitée par une vive solitude depuis la mort de son mari. En visite chez son fils pour la Noël, elle y est surprise par une interminable tempête. Elle s’attarde donc, et comme elle est liante, elle noue amitié avec la fille d’à côté, sans arriver à ses fins de marieuse toutefois.
Avec originalité et simplicité, le texte envoie face à face le vécu des personnages et l’expérience du public. C’est sa grande force. Il soulève des questions sur la perte d’amour, sur son absence, sur l’espace exigu de la spiritualité dans nos vies, et ce, sans donner de leçon. Tout ça est cristallisé par un élément de récit drôle qui accuse la perte de sens de la vie moderne. La jeune esseulée a commandé par Internet une crèche qui lui est parvenue sans petit Jésus… Ce n’est pas qu’elle prête beaucoup foi au poupon sauveur, mais le vide laissé par la figurine manquante la happe de toute sa puissance symbolique. La crèche sans Jésus, c’est la cassure avec une tradition en sursis, mais restée chère à notre soif de rituels ; c’est la nostalgie d’un mythe attendrissant, d’une vieille harmonie rompue sans qu’on ait prévu un ordre sensible pour la remplacer.
La pièce ira en production, prenez rendez-vous avec elle. Sans accabler, elle invite à une salutaire méditation sur nos temps impatients et confus. Jouée en l’état où elle nous a été révélée en décembre, elle passerait le test de la scène. Mais elle peut aller plus loin dans sa volonté de transmettre un pouvoir au public. Un personnage reste un peu en plan, celui de l’ingénieur. Le texte ne le convie pas à son dénouement, l’abandonne un peu précipitamment à sa solitude. Il la qualifie bien, certes, mais l’homme la porte comme une telle chape de plomb qu’elle impose qu’on y voie de plus près. À quoi tient le désespoir de ce gars ? Pourquoi ce consciencieux traceur de ponts entre les humains s’interdit-il tout commerce avec leur quête d’amitié ou d’amour ?…

Rebut Total

publié le 7 novembre 2010, dans la catégorie Nouvelles, par Christian, aucun commentaire

REBUT TOTAL

Enfants de la planète Terre, pauvres ou riches, de la découverte du feu jusqu'à aujourd'hui restés
obnubilés par la question du progrès par besoin de confort et de sécurité, par désir de pouvoir et
de prospérité et autres nécessités.
   Petit caillou flottant depuis quelque temps quelque part dans l'univers, dont l'infini donne
le vertige ; là, depuis toujours seul lieu habité ? Pendant que meurent de faim les moins nantis, on
cherche, en vain, ailleurs là-haut, une autre forme de vie. Nous inventâmes Dieu, ne pouvant
supporter l'incompréhension quant aux raisons de notre existence ici-bas.
   Un grand peuple divisé par la foi, le savoir et les richesses de la terre. Tenu dans
l'ignorance (par les dirigeants de ce monde) des faits réels et dans l'ignorance tout court, vivant
les yeux fermés, préférant ne pas reconnaître la quasi-fatalité du peu qu'on nous laisse voir du
gouffre vers lequel cette « croissance » économique (seul vrai Dieu, adulé dans une foi aveugle)
nous a menés et nous mènera.
   Grand peuple issu d'un monde mercantile, peuplé de gens assoiffés de sang, s'entretuant
ou laissant leurs semblables mourir de faim au nom de la liberté et de la démocratie, de la peur et
du mépris, héritiers des querelles ancestrales. Nos écoles sont presque des prisons où plutôt que
de nous apprendre à penser, on nous apprend à produire. Où plutôt que de nous apprendre à
réinventer de nouvelles façons de vivre, on nous apprend à vivre dans le rang, à ne rien changer, à
percevoir le monde et ses mécanismes comme d'immuables rouages.
   Grand peuple qui se reproduit dans la fatigue du corps et de l'esprit quelque part dans
cette petite Voie lactée et qui semble attendre qu'un ennemi arrive du cosmos pour se rallier, ne
s'étant pas encore perçu comme frères et soeurs, préférant faire semblant de ne pas voir que sans
l'union des nations, le petit caillou sur lequel nous nous tenons est un gigantesque bouton de
détonation.
   Notre destin sera-t-il à jamais soufflé en poussière dans l'espace infini de l'univers ou
enseveli sous une grande nappe de débris ?
   Des révolutions, chaque fois, redonnent espoir que nous nous en sortirons.
   Des esprits indomptables se frappent contre la médiocrité.
   Au fil des siècles, des luttes se sont faites pour la préservation du bien commun.
   Chaque victoire pour le Devenir semble suivie d'une défaite donnant une victoire de plus
aux exploitants.
   Nous vivons de plus en plus fermés les uns aux autres. Les frontières qui s'ouvraient se
referment sans cesse. Nos dirigeants se serrent la main entre eux comme ils le font avec les
directeurs de multinationales lors des voyages fastes où ils négocient les pots-de-vin donnant
accès aux ressources de leur pays, laissant à ces compagnies le pouvoir de les extraire jusqu'à
épuisement. Les exceptions existent. Elles se font rares mais salvatrices.
   L'art, lui, quand il existe encore, donne la nausée aux apôtres du kitsch. Les poncifs de la
rentabilité économique massacrent la beauté dès qu'elle se pointe le bout du nez.
   Il est grand temps qu'un choc immense nous réveille. Que la soif de justice et d'équité
s'infiltre partout. Que nous réapprenions à lire les écrits qui cherchent à bâtir un monde d'espoir
et d'humanité.
   Osons croire que le langage nous permet encore d'éveiller les consciences, d'être le lien
qui nous donne la chance de s'unir et de communiquer. Osons croire qu'avec le langage nous
dirons tout ce qui doit être dit, au risque d'y laisser nos vies dans l'espoir de sauver celles de nos
petits-enfants, de faire de la lumière dans la noirceur de notre époque dominée par
l'abrutissement des nations au profit des pompeurs de goudron.
   Les questions que nous posons rendent peut-être trouble l'eau qu'encore nous pouvons
boire, mais elles soulèvent la boue qui s'accumule au fond de la marre.
   Que sont devenus nos rêves ?
   Le vertige s'empare de nos esprits quand nous voyons disparaître les horizons de
l'ouverture au profit de la bêtise.
   Le cynisme tente de se loger en nous, nous empêchant ainsi d'agir et de construire un
monde de paix et d'égalité.
   Nous demandons unilatéralement l'utilisation unique d'énergies propres, l'interdiction de
brûler du pétrole et la démilitarisation complète de l'ensemble de la planète.
   Des milliards de fois nous creusons notre tombe sous le couvert de la productivité.
   Peu importe le Dieu pour qui l'on se bat, jamais il ne pourra sauver l'humanité de sa
propre capacité à s'enfoncer dans le bourbier qu'elle a engendré.
   Ne laissons pas la peur nous dicter comment agir.
   Pour que jamais l'on n'oublie ce contre quoi l'on se bat, j'énumère ici ce que l'on tente en
vain de nous faire croire :

la croissance économique est essentielle à toute prospérité
ce que pense le plus grand nombre est assurément la vérité
nous sommes en guerre pour construire la paix
que ce n'est plus au nom de Dieu que coule le sang — jusqu'à nous faire croire
qu'il ne se nomme pas Argent
qu'il est impossible de changer le monde
qu'il vaut mieux se fabriquer un petit confort pour tout oublier
que nous ne sommes pas du bétail numéroté
que la poésie est une perte de temps
que la beauté a un prix, qu'elle se quantifie et qu'elle se vend
que l'espéranto était une utopie vouée à l'échec
que l'ignorance et la pauvreté ne sont pas les meilleurs alliés pour faire régner la
peur qui permet aux dirigeants de notre monde, élus et non élus, de faire ce que
bon leur semble.

De l'envie de crier à tue-tête en marchant dans les rues nous passons aux désirs de nous
laisser mourir par millions devant tous les Parlements de la planète.
   Il faudrait que nos corps soient faits de verre pour que nous éclations en mille miettes à
chaque geste immonde qui se déploie devant nos yeux à tout moment : cagoule de fer sur nos
têtes de désensibilisés (pourquoi restons-nous muets devant toutes les horreurs quotidiennes qui
se dévoilent à nos yeux et à nos oreilles ? pourquoi restons-nous sans mot devant la centaine de
millions de gens tués par génocide depuis 1945 ? pourquoi restons-nous stoïques face à la
corruption, aux régimes de terreur, aux dictatures de la pensée unique ?). Il est difficile de ne pas
être effrayé par le clonage et les manipulations génétiques.
   Après le désir de se laisser mourir vient le besoin de ressusciter les morts.
   Nous croyons que l'humanité peut sauver ce qui lui reste d'humain. Nos efforts ne sont
jamais inutiles ni vaniteux.
   À partir d'aujourd'hui nous croyons que l'acte poétique est une force constructrice
d'équité, que les générations à venir se réapproprieront doucement tout en refusant de se faire
assimiler par la disparition de la pensée et contaminer par la bêtise.
   À partir d'aujourd'hui nous ne laisserons pas notre soif de justice et de beauté se faire
piétiner jusqu'à nous laisser sans espoir, ne pouvant plus supporter d'être rabroués par les
idéalistes d'un temps passé :

révolutionnaires d'une tranquillité à fabriquer, une « social-démocratie » dont les
fondements aujourd'hui s'effondrent
ralliant la jeunesse de toutes les nations à forcer les plus grands patrons de ce monde à
écouter ce que les enfants de demain auront à dire.

   Nous ne laisserons pas la fatalité nous défaire de notre détermination à rebâtir un monde
que nous croyons encore possible de sauver de la noyade.
   Avoir envie de vomir devant la cruauté, le mensonge, la dégradation, la consommation à
outrance, la logique de la productivité, devant la mise en marché de tout et surtout celle de la
chair humaine, devant le fossé entre les riches et les pauvres, devant les aberrations incessantes
qui meublent le quotidien de l'ensemble de la population mondiale.
   Avoir envie de vomir devant notre capacité à nous mentir à nous-mêmes, devant notre
paresse infinie et notre désir de confort qui affame le reste de l'humanité.
   Et relever nos manches devant le désastre !
   Nous ne nous illusionnons pas, mais nous savons qu'atteindre notre objectif sera
périlleux.
   Il n'y a pas de secret.
   Nous faisons le monde à l'image de ce que nous sommes.
   Il est grand temps que nous nous reconnaissions comme faisant tous partie d'une seule et
même civilisation.
   Chrétiens, juifs et musulmans se partagent la même morbide déité.
   Leur monothéisme saccage encore les droits et libertés. Qu'en ferons-nous ? Des frères de
foi dépassant leurs frontières pour devenir frères des disciples des autres croyances ?
   Acceptons l'imprécision de la connaissance de notre origine première, de notre devenir
posthume et mettons-nous d'accord. Évinçons toute forme de suprématie dogmatique et ne
laissons plus la terre être dirigée par quelques centaines de milliardaires.
   Ils n'ont rien à faire du bien commun.
   Depuis la fin de la guerre froide fait rage la troisième guerre mondiale, emportant dans
son mouvement toute forme de liberté possible et imaginable.
   Elle fait rage chaque jour et notre état cadavérique est tel que nous n'avons plus ni d'yeux
ni d'oreilles pour en témoigner.
Notre décomposition qui veut s'achever en ce début de XXIe siècle est de l'engrais à
désensibiliser.
   Notre formidable docilité, qui s'achève en ce nouveau millénaire du règne de la
dévaluation de la vie humaine, fera encore plus de victimes : enfants soldats, enfants travailleurs,
enfants esclaves sexuels arrachés à leur candeur pour bâtir nos valeurs d'accélérations
économiques.
   L'écartèlement aura-t-il une fin ?

*

   La torpeur dans laquelle nous plonge le productivisme laisse la jeunesse du monde entier
dans un silence complice et sans rémission qu'il nous faut briser à l'aide d'un grand fracas, et ce,
d'est en ouest et du nord au sud. Il nous faut atteindre les tonalités d'un chant des plus stridents
pour nous sortir de l'engourdissement que provoque ce silence.
   Sans quoi nous craignons que ce silence atteigne des sommets insoupçonnés et que son
paroxysme nous rende muets à jamais.
   La limite du silence dans lequel la jeunesse du monde entier est confinée depuis trois
décennies a d'abord pris forme à la suite de l'épanouissement de la laïcisation qui a rapidement
laissé place à la désacralisation de tout. Rapidement, tout absolu a dû être quantifié et Dieu,
malgré tout, est resté pour tout justifier, les morts et les blessés. La dégradation s'est terminée en
dehors de la laïcité sans besoin de quelques émotions véritables : vision irrationnelle du gavage
d'idioties et de banalités de la plus grande strate de la population mondiale pour garder le pouvoir
d'écrire l'histoire et donc ce que l'on percevra comme étant la vérité.

   La réduction de la pensée se répand rapidement à toutes les classes sociales : le
nivellement par le bas est édifié.
   La foi, au sens religieux du terme, quand elle existe au coeur des individus, est souvent la
source d'une violence qui prétend racheter les jours d'après. Les vrais rapports au sacré, de ce
que veut dire vivre sur terre et regarder le ciel, disparaissent.
   Au plus bas, on évide de son sens l'ensemble des véritables éléments spirituels de la vie
terrestre au profit du profit, et si Dieu existe encore c'est surtout parce qu'il est coté en bourse.
   L'indignation liée à notre impossibilité de communiquer est remplacée par la valorisation
et la standardisation de l'individualité.
   Les « progrès » émanant de nos méthodes nous limitent plus qu'ils nous libèrent. La
décadence charcute tant l'amour et sa nécessité : nous n'attendons plus la désintégration de la
planète. Elle nous semble si achevée que nous restons dans une inaction complète à regarder
l'eau et l'air se changer en d'amers poisons. Notre savoir, pour l'instant, ne nous donne plus de
moyen, il nous pousse à investiguer vers des horizons qui restreignent notre devenir. Notre
« raison » a permis la destruction du seul et unique monde que nous avions. Si elle fut perdue, il
est grand temps de retrouver notre unité !
   L'écartèlement entre les puissances psychiques et les puissances raisonnantes est
maintenant bien au-delà de son paroxysme.
   La dérive, engendrée par le tiers de la population du globe qui pense à maigrir,
irrationnellement nourri, provoque la dépolitisation complète des masses et le retour des guerres
de religion, allant jusqu'à nous désensibiliser par-delà notre inconscient même, permettant à la
foule de s'émouvoir au point de s'ancrer dans une loupe manichéenne.
   La population mondiale mourant dans le capitalisme sauvage ne pourra pas renaître sans
les outils de la foi véritable (insoumise à quelque dogme religieux que ce soit) : l'Humilité devant
les forces vives de la nature.
   La progression de l'impuissance collective jusqu'à l'inertie individuelle dans la plus
parfaite désensibilisation a effrité l'unique paroi de l'humaine sensation déjà essoufflée par la
connaissance concrète avec laquelle l'humanité se dévoile, pour recracher mal à l'aise les déchets
résiduels de ses « victoires ».
   Les rapports de cause à effet des deux premières guerres mondiales furent visibles,
palpables, et ces guerres furent le point de départ de l'ensemble de cet état de fait qui va bien audelà
de ce que l'on nomme l'absurdité. La troisième guerre semble non seulement irrémédiable
mais elle est aussi partout, dans chacun de nos gestes. Il nous faut encore croire que l'on peut
frôler l'heure E des dernières espérances, des derniers élans de lucidité, des éternelles luttes pour
le bien commun.
   Mais déjà un continent de plastique flotte dans le Pacifique. Allons-nous rester voraces,
repus, aveugles et sourds ?
   Si oui, nous nous embourberons pour de bon dans notre propre merde.
   Qu'est devenu ce soi-disant espoir collectif ?
   Comment exiger de nous-mêmes une union qui soit montrée à la face du monde, qui
cherche à croire en ce qui pourrait encore rester d'avenir collectif, puisque exceptionnellement
notre lucidité existe encore.
   Le trésor bien ordinaire qu'il nous reste, jamais conquis mais toujours emprunté, pourrit
au fond de la marre. On croirait que les poètes ont vendu leur âme. Le pouvoir qu'il nous reste se
quantifie à la violence qu'ont nos détracteurs à nous défoncer à coups de poing, à coups de pied,
à coups de phrases puériles aux fondements futiles et sans splendeur (pourquoi font‐ils comme
si Sade et Lautréamont n'avaient jamais existé ?).
   Ce butin fut violé et esquinté par l'ensemble de ce qui nous reste de société. Jusqu'à
maintenant, il est si corrompu qu'il semble n'en rester rien. Il fut dénaturé par la société du
spectacle. Les tenants de celle-ci s'en emparèrent, avides de détruire toute nécessité que le bien
commun puisse ordonner.
   Quel est notre devoir ?
   Reprendre contact avec ce qui reste de notre société néantiste. Recycler les rebuts que sont
devenus les corps et les esprits de nos semblables et de nous-mêmes. Rebuts que sont nos yeux
toujours incapables de voir le scandale quotidien. Rebut que ce théâtre bien pensant d'un autre
genre, nous laissant croire qu'il est humain puisque cathartique et capable de nous émouvoir
bêtement. Rebut qu'est notre bouche — vous avez réussi à nous laisser un espace (et il disparaît)
où nous pouvons, semble-t-il, prendre la parole, mais tout ce que l'on y dit, même lorsqu'on le
crie, meurt sans avoir été réellement entendu par qui que ce soit. Rebut qu'est cette petite gloire
du spectacle et du loisir qui laisse l'ensemble de la population dans l'indifférence, le déshonneur :
gloire tout à fait consciente et servile de son pouvoir d'abrutissement. Rebut qu'est cette soidisant
raison, arme de la majorité bien pensante aux néfastes intentions. Rompons les rangs !

QUE RESTE-T-IL DE LA MAGIE ? DES MYSTÈRES OBJECTIFS ?
DE L'AMOUR ?
DES NÉCESSITÉS ?

   Dans le rebut total nous voulons imposer notre pensée implacable aux irresponsables pour
que l'inaction et le désintéressement ne puissent plus être chez le lecteur, en espérant qu'il est
encore possible de passer de l'état de morts-vivants à celui de nouveau-nés.
   Nous appelons à la passion véritable et voulons abattre la dynamique de la fuite.
   Si nous ne prenons pas l'entière responsabilité du présent, il n'y aura pas de demain. Ce
déploiement irrationnel, puisqu'il est devenu difficile d'aller de l'avant, ne demande qu'à pouvoir
faire du présent autre chose qu'un enfer à venir.
   Bien que nos passions soient encore spontanées, pour qu'elles continuent de façonner quoi
que ce soit il faut nécessairement qu'un futur possible ne soit pas qu'une utopie mais qu'il soit
aussi une réalité.
   Le futur qui semble nous être réservé est difficile à accepter avec la mort qu'il pourrait
charrier, et ceux qui l'engendrent font presque de leurs gestes un dogme sacré. Déjà, nous sentons
le prix que nous aurons à payer pour l'inaction d'hier et le silence du jour d'hui.
   Ce n'est pas innocent, mais c'est certainement malsain de ne pas considérer ce que les
êtres humains font de leur histoire, et d'un angle réducteur préférer ne pas voir les défauts
perceptibles de l'être humain dans son comportement tant dans le passé qu'au présent. Certes, ces
défauts sont perçus par nos chercheurs les plus bienveillants, mais les recommandations que nous
font ceux-ci sont automatiquement, ou presque, rejetées sous le couvert des
« nécessités profondes » de la croissance économique chaque fois qu'un être humain assoiffé de
pouvoir est en position de le faire ; chaque fois que l'humain s'entête à rester une bête des temps
anciens. Redéfinissons-nous en regard de notre époque.
   Débutons la résurrection d'un possible futur en agissant dans le présent et en ne niant pas
le passé.
   Il nous faut nous engager hier à être à la hauteur de ce que sont les nécessités à accomplir
aujourd'hui pour qu'un demain soit encore possible. Le pire est que nous savons que demain sera
ce que nous prévoyons qu'il soit si nous ne changeons pas les actions qui hier et aujourd'hui
ont créé, créent et créeront toujours des conséquences désastreuses pour notre planète.
   Nous nous devons d'être bien plus que soucieux si nous voulons que demain soit.

Vers le grand dérèglement

   La faiblesse d'une grande partie de la majorité est de nous ignorer et lorsqu'elle daigne
nous considérer, non seulement elle ne reconnaît pas les sacrifices que nous faisons et notre
lucidité, mais en plus elle nous perçoit comme des être oisifs, et ce qui lui semble être nos excès
est de vivre à même ce qu'elle nomme la sueur de son front. Or, notre ardeur à l'ouvrage est sans
borne, les bénéfices papier que nous en tirons sont plus que minces, nous ne nous laissons pas
abattre par nos inquiétudes et, non, le peu qu'il nous reste de temps à la fin de chaque jour ne se
termine pas en divertissement nocturne ayant comme seul but de nous faire oublier cette même
journée. Nous sommes constamment en quête d'espoirs nouveaux et d'amour, non par habitude
mais par nécessité.
Nous ne sommes ni des amis du régime ni des révolutionnaires (nous n'avons pas d'armes
à feu, nous n'avons que les mots et il semble qu'aujourd'hui écouter est un mot qui ne figure plus
sur la liste des verbes qu'il faille apprendre à conjuguer), mais oui, nous sommes réellement
révoltés et si pour l'instant nous paraissons seulement nommer ce qui est, notre désir véritable est
que le monde change.
   Nous parlons ou écrivons en pensant que vous êtes à même de nous comprendre.
   Nous ne croyons pas aux divisions du peuple : élite/prolétariat et intellectuels/manuels.
   Par contre, règne encore et toujours et plus que jamais la division entre les exploitants et
les exploités.
   Ne nous prêtez pas d'intention que vous ne sauriez articuler en notre présence. Nous ne
sommes pas naïfs et les gens au pouvoir le savent. Nous ne sommes pas vraiment du même
monde et les changements que nous désirons impliquent qu'ils divergent de leur vision
hégémonique.
   Où sont, au sein des rouages de l'État, ces gens dévoués à la cause du bien commun ? La
corruption règne même dans les sociétés les plus avancées. La nôtre ni faisant surtout pas
exception. Nous avons dépassé le plus grand excès de l'exploitation.
   Et il n'y a toujours pas de salut suivant cet excès.
   Et nous faisons partie intégrante de ce festin.
   Nul ne peut en refuser le partage.
   Sans l'union des peuples et des nations, à nous tous la décadence comme seul repas de
noces ; à nous tous la certitude globale des effets de notre inaction dans ce rebut total.
   (C'est de leur propre chef que plusieurs dirigeants de la planète continuent à nourrir la
décadence, à encourager la corruption et à polluer notre unique patrie, la Terre, au nom de la
richesse des exploitants. Notre connaissance historique est depuis longtemps assez aigüe pour
nous permettre de savoir que sans un changement de cap radical la façon dont individuellement et
collectivement nous vivons, nos facultés et nos ressources émotives ne seront que d'une très
infime utilité. Au risque de nous faire traiter de pessimistes, ou que sais-je encore, nous affirmons
que si nous ne faisons rien de signifiant, nous verrons bientôt la fin de la civilisation humaine.
Déjà la Terre semble s'impatienter de nous voir disparaître.)
   Les gens au pouvoir sont assurément prêts à nous laisser un espace pour qu'il nous soit
possible de nous exprimer. Nous pouvons même parler contre eux. Liberté d'expression. Mais ce
qui reste de cet espace d'expression est soumis à la censure la plus pernicieuse : celle de nos
« semblables », nos « collègues ». Ceux-ci, souvent effrayés par nos éclairs de lucidité, par notre
franchise et par notre déploiement de formes et de dires (qu'ils nomment radicaux), ne nous
laissent que trop peu de fois prendre le porte-voix de manière aisée.
   Il nous faut donc prendre parole en une forme de sacrifice et déployer des énergies
innommables pour pouvoir nous faire entendre. Aux yeux de la majorité, nous ne semblons pas
différents de ceux aux visières rabattues et aux oreilles bouchées qui profitent de la fortune.
   Cependant, nous sommes, oui, sans malice et encore spontanés, et bien que tout nous
pousse vers cette destination, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour ne pas devenir
cyniques.

*

Des gens peu enclins à nous aimer disent de nos oeuvres qu'elles sont parfois sombres,
inaccessibles, trop longues, voire incompréhensibles. Nous avons ainsi le sentiment profond
qu'ils sont dans l'incapacité d'écouter et de voir autrement que de cette façon banale, convenue,
admise et dictée par le plus grand nombre, et qu'ils n'ont toujours pas compris que nous
témoignons du monde et qu'il est donc de notre devoir de le faire voir tel qu'il est.
   Si nous demandons d'écouter autrement, ce n'est pas par plaisir cruel que nous le faisons.
Nous connaissons l'incapacité à renouveler les façons de voir et d'entendre qu'ont les entreprises
culturelles ayant comme fonction unique de divertir et surtout de générer du profit. Dans le futur,
nous nous opposerons de plus en plus à la fabrication de l'art comme marchandise.
   Nous croyons ce texte assez clair pour que l'on nous comprenne et pour faire voir que par
le passé, il n'en fut pas autrement.
   Bien que notre art soit collectif, nous déplorons l'individualisme qui en résulte et nous
ressentons violemment, oui, le besoin de nous unir à ceux qui, comme nous, cherchent sans
compromis l'absolu sur des routes exigeantes et non défrichées, dans un élan d'innocence et de
sincérité ; libérés du besoin de plaire au plus grand nombre et de faire consensus à tout prix.
   Et que ferons-nous éclater ?
   Bien que nous paraissions seuls et indécis, nous sommes au contraire nombreux à vouloir
abattre les frontières.
   Mais un terrible savoir nous pèse sur l'esprit : des secrets anciens que même la mémoire
ne peut préserver et dont nous sommes dépositaires. Eux aussi furent autrefois le bien de la
collectivité.
   Formes obscures, elles exigent une humilité constante face au déploiement de leurs forces
et au dévoilement du sens qu'elles transportent. Elles forcent à l'abandon et à la contemplation,
qualités d'un autre temps et d'un autre monde.
   Ce savoir est notre capacité et notre besoin d'ordonner, de transposer et de
métamorphoser l'espace et le temps. Il est indomptable. Nous croyons qu'il est essentiel qu'il
traverse les époques et qu'il reste ainsi, des siècles durant, une des façons les plus probantes de
faire valoir la valeur de la vie humaine.
   Que ceux qui se reconnaissent pleinement se fassent connaître et qu'ils se joignent à nous
et ne restent plus seuls.
   Nous ne voyons pas de fin car nous avons peine à entrevoir le début des changements,
mais il est certain que nos chaînes ne se déferont pas dans l'acte imprévu et individuel. C'est dans
la cohérence des gestes collectifs que nous sauverons le bien commun.
   Il n'y a pas d'attente, il n'y a que de l'action collective pour la préservation du bien
commun, et nous savons que nous ne serons pas encouragés et qu'il nous faudra sans crainte nous
frapper à la bêtise et à la médiocrité, mais parfois, oui, sans que jamais il ne soit question de
paresse, nous chercherons un peu de repos pour le corps et l'esprit dans le but de pouvoir
continuer, traversés par toutes les émotions qu'un être humain puisse se donner à vivre, notre
quête sensée et irrépressible pour la suite du monde et par là même, celle de la véritable beauté

Christian Lapointe

Hanna Abd El Nour, Sylvio Arriola, Alexandra Badea, Geneviève Billette, Evelyne de la
Chenelière, Renée Gagnon, Emma Haché, Susanna Hood, Dario Larouche, Franz Schurch,
Emmanuel Schwartz, Mani Soleymanlou, Dave St-Pierre, Alexander Wilson, Jacob Wren

Pèlerinage nordique

publié le 25 octobre 2010, dans la catégorie Nouvelles, par Jean St-Hilaire, aucun commentaire

La croisière tire à sa fin. En cette mi-juillet chagrine, nous accostons au petit matin à Bergen pour une courte et dernière escale avant de regagner l’Angleterre. La ville et son saisissant écrin naturel pâlissent à peine sous la pluie, qui est plutôt la règle que l’exception dans l’ancienne cité hanséatique.
Tout repu que je sois des époustouflants paysages de la côte norvégienne, la tristesse m’envahit. La bonne chère et la mollesse de la vie à bord ont, chaque jour un peu plus, semé en moi la culpabilité. La croisière vend du dépaysement, son négoce est le rêve formaté, standardisé, pas l’ascèse culturelle du pèlerin. J’avais entrepris ce voyage avec une certaine idée héroïque de la Norvège, idée nourrie de sagas médiévales, de visions de romanciers, de dramaturges et de grands skieurs de fond, et de musique. De musique surtout. Faute de mieux, je me suis joué intérieurement du Grieg : le poignant Chant de Solveig, le frais et cristallin Matin et le distillat de pure nostalgie de Dernier printemps repassent en boucle. Aux moments d’exaltation, à la vue d’une énième chute sublime par exemple, je crois voir ce fanfaron de Peer Gynt dévaler l’escarpement prodigieux du fjord… La croisière vend du dépaysement contrôlé, son négoce est le rêve formaté et standardisé, ça plus que la libre ascèse culturelle du pèlerin.
Pourtant, des pèlerins, il s’en cache sur notre ville flottante. Les voici qui font cortège sous la flotte vers la couple d’autocars qui les emporteront en banlieue, à dix kilomètres du port. Destination : Troldhaugen, la Bulle aux trolls, où Edvard Grieg (1843-1907) a vécu ses 22 dernières années. Norvégiens et mélomanes y vont avec non moins de ferveur que d’autres accourent 400 km plus au nord, à Trondheim, à la merveilleuse cathédrale de Nidaros, le site de pèlerinage le plus fréquenté de Scandinavie. Au passage, dans un parc du centre-ville, nous saluons Grieg et le violoniste Ole Bull, des fils de Bergen perpétués dans le bronze, face à face. Le temps manquant, nous «snobons» Henrik Ibsen et à Ludvig Holberg (le Molière norvégien), statufiés eux aussi, tout près.
Troldhaugen est un monument national devenu lieu de récollection. Sur une pointe rocheuse boisée surplombant un lac idyllique qui se décharge dans un fjord tout près, un musée, la coquette villa de Grieg, la tombe où il repose avec sa femme (la cantatrice Nina Hagerup) et une salle de concert blottie contre la pente, avec une toiture végétalisée qui descend en cascade vers le lac. Près de la rive, la cabane où le compositeur se réfugiait pour travailler. Et près de l’entrée de la salle, où nous entendrons un récital d’œuvres pour piano de Grieg d’un excellent niveau, sa statue grandeur nature. La fière chevelure léonine et la moustache nietzschéenne de Grieg ne nous illusionnent pas longtemps quant à sa taille, qui était modeste. Le Chopin norvégien mesurait 1m52 (5 pieds)…
Je vous raconte tout ça pour rappeler que ce géant de la mélodie, cette icône toujours vivante de la Norvège n’a pas toujours eu la vie facile. Il a souvent connu le doute, rencontré beaucoup de scepticisme sur les chemins de la création et de la postérité. «Il n’est rien, il n’a rien et il compose une musique que personne ne veut entendre», aurait dit de lui sa future belle-maman…
Grieg a percé en transcendant son éducation musicale danoise et allemande. Il a trouvé pleinement son style dès lors qu’il a fait confiance à la tradition musicale populaire de son pays. Avec d’autres créateurs, les aînés Kjerulf (compositeur) et Bjørnson (romancier et dramaturge, Nobel de littérature en 1903), et son jeune ami Rikard Nordraak (compositeur), il a fondé le mouvement Euterpe pour encourager les jeunes artistes à trouver leur propre voix du nord et promouvoir la création musicale scandinave. Nordraak ayant été emporté par la tuberculose à 24 ans, non sans avoir donné à la Norvège son hymne national, Grieg s’est retrouvé porteur premier de la cause. Il l’a défendu avec ardeur. Et avec succès, ne serait-ce que par le seul exemple de son œuvre qui lui a attiré assez tôt, avant même Peer Gynt (1876), une reconnaissance universelle. Et cette gloire, il se l’est forgé pour l’essentiel loin des métropoles. Bergen ne comptait guère plus de 50 000 âmes quand Grieg s’est installé dans son havre de Troldhaugen, en 1885. Le génie n’a pas de frontières. Il germe là où le talent est tenace. La où on l’attend à bras ouverts lui offre le meilleur terreau.

À la jeunesse.

publié le 11 octobre 2010, dans la catégorie Nouvelles, par Christian, aucun commentaire

À la jeunesse :
Laissez-nous, devant vos efforts à être vous-même, perplexes et pantois.
La plus belle chose qui puisse vous arriver est sûrement que nous ne comprenions rien à ce que vous faites mais que nous en ressentions violemment la cohérence indéchiffrable à nos esprits vieillissants.
Le sentiment de certitude à être devant quelque chose qui tient mais qui nous échappe et que face à celle-ci nous nous sentions passés date.
Faites voler en éclats nos certitudes.
Libérez-vous de la dictature de la pensé unique.
Créez avec le sentiment d’être libre, de faire voir le monde tel que vous le percevez.
Et par dessus tout, je vous en prie, ne nous prenez pas par la main.
Au contraire, jetez-nous au centre d’un monde qui nous est étranger et que nous n’arrivons plus à voir avec nos yeux repus.
Vous seuls pouvez vous affranchir des idées reçues et des banalités de notre monde consensuel dans lequel on vous invite de force à entrer.
N’ayez pas peur de nous ennuyer.
C’est nous qui avons tort.
Qui ne savons plus ni voir ni écouter.
Mais craignez plus que tout d’être la demie de vous-même en voulant nous plaire à tout prix.
Cherchez la logique de votre temps.
Et abattez là.

Christian Lapointe

Pour une parole artistique singulière

publié le 20 septembre 2010, dans la catégorie Nouvelles, par premieracte, aucun commentaire

Un blogue  à Premier Acte ?

Pourquoi, voulez-vous bien me dire, un blogue pour Premier Acte?

À un moment où la culture semble de plus en plus vouloir se développer autour de sa seule fonction de divertissement, il nous semble à propos de mettre sur la toile un espace de discussion et d’interaction sur l’art et la création, et sur la place que l’on veut bien leur laisser dans notre société de l’instantané, du facile et du jetable.

Pour alimenter cette discussion, et pour que ce blogue devienne un réel carrefour d’échange et de débats, nous avons choisi de le faire animer par non pas un, mais par cinq blogueurs. Alterneront donc ici, les écrits de Jean St-Hilaire – ex chroniqueur théâtre au quotidien Le Soleil -, Patrick Caux – dramaturge, ex chroniqueur au Devoir et assistant du metteur en scène Robert Lepage -, Christian Lapointe – auteur, metteur en scène et comédien -, Geneviève Boivin – responsable des communications et du développement à Premier Acte – et moi-même, Marc Gourdeau – directeur général et artistique de Premier Acte.

De la  guimauve culturelle à saveur de « gomme baloune »?

Non merci

Les choix de programmation que nous faisons, lesquelles sont évidemment conditionnés par les choix artistiques des jeunes créateurs qui nous proposent leurs œuvres, pourraient être perçus comme étant à contre courant, pas réellement dans l’air du temps.  À la facilité, on préfère la réflexion, à la sécurité, on préfère l’audace et le risque, à la rectitude, on préfère souvent l’irrévérence  et ce, on ose le croire, pour notre et votre plus grand bien et votre plus grand plaisir.

Nous laissons donc à d’autres – et quand je dis nous, j’inclus l’ensemble de notre communauté théâtrale – le loisir de ronronner paisiblement, d’ « entertainer » et de « peopoliser » confortablement et en toute sécurité. Nous leur laissons la guimauve culturelle à saveur de « gomme baloune » et les ritournelles vite apprises et vite oubliées.

L’art théâtral qui se développe et se pratique à Québec emprunte d’autres avenues. Et si certaines œuvres proposées sont exigeantes, si elles bousculent ou si à prime abord elles rebutent, et bien c’est tant mieux.

Nous osons croire que le théâtre, ou à tout le moins une majorité des œuvres théâtrales mises en scène ici, offrent une parole et une réflexion sur la vie et la condition humaine qui ont un autre objet que celui de nous conforter dans nos certitudes, ou dans celles auxquelles d’aucuns souhaiteraient que l’on adhère.

Évidemment, l’art théâtral ne se résume pas et ne se limite pas – et ne doit pas se limiter – à des prises de paroles radicales, dérangeantes ou novatrices. Force est toutefois de constater que, heureusement, c’est un choix de plus en plus fréquent assumé par la nouvelle génération de créateurs. Et cette génération d’artistes est la raison d’être de Premier Acte.

Sur ce, bonne saison théâtrale

Marc Gourdeau
Directeur général et artistique
Premier Acte